Embarquez à bord d’un canoë depuis les Eyzies-de-Tayac vers l’Estuaire de la Gironde et découvrez, au gré de plusieurs escales, différents aspects des interactions entre les humains et leurs environnements non-humains depuis le Paléolithique jusqu’à aujourd’hui. Suivez Louis Quichaud, écologue et Mathilde Augoyard, paléoanthropologue pour un dialogue entre deux disciplines.
La science au fil de l'eau
25 juin 2025, 18h30, les Eyzies-de-Tayac (Dordogne). Un canoë glisse doucement sur l’eau de la Vézère. A bord, Mathilde observe les falaises calcaires qui l’entourent : « Tu te rends compte que les humains occupent ces lieux depuis 400 000 ans ! »
« Il y a des traces de leur présence ? » demande Louis.
« Oui bien sûr. Les berges de la Vézère regorgent de grottes et d’abris sous-roche qui ont été occupés par les populations du Paléolithique1 ! » A quelques kilomètres des deux scientifiques, le site de Regourdou a livré plusieurs squelettes de Néandertaliens, vieux d’environ 120 000 ans. Des individus à la morphologie globalement plus petite et plus robuste que les humains modernes.
Louis s’interroge : « Tu penses que leur morphologie pourrait être une adaptation à un environnement particulier ? »
« C’est possible. Certains traits du squelette néandertalien ont pu être favorisés par la sélection naturelle, car ils offraient un avantage dans des climats froids. Mais d’autres facteurs peuvent aussi expliquer leur robustesse », précise Mathilde. Dans sa thèse menée au laboratoire PACEA, elle a notamment montré que, si les facteurs génétiques jouent un rôle important dans la formation du squelette, l’activité physique pratiquée tout au long de la vie exerce également une influence majeure, entraînant parfois une surproduction d’os dans des zones précises du squelette.
Echanges entre Louis Quichaud et Mathilde Augoyard dans le Musée de la préhistoire des Eyzies ©A.Reteau/UB
« C’est passionnant ! s’exclame Louis. Dans mon travail, j’étudie aussi les interactions entre les humains et leurs environnements, mais sous un angle différent. En écologie, de nombreuses recherches s’intéressent à l’impact des pratiques humaines sur les autres espèces. » Dans sa thèse menée au laboratoire BIOGECO, Louis étudie notamment comment les pratiques d’aménagement des zones humides de l’Estuaire de la Gironde, en particulier à partir du XVIe siècle, influencent la diversité des espèces observées aujourd'hui.
Des eaux en débats
A Limeuil, le canoë quitte les eaux brunes et argileuses de la Vézère pour s’engager sur la Dordogne aux teintes plus claires et entourée de collines. Au fil de leur périple, les deux scientifiques rencontrent un premier barrage, celui de Mauzac.
« Voilà un exemple d’une pratique humaine ayant impacté d’autres espèces ! indique Louis. La construction de nombreux barrages modernes sur le cours des fleuves a eu un impact important sur la migration de plusieurs espèces de poissons. De nombreux sites de reproduction de la Grande Alose, par exemple, se trouvaient en amont de Mauzac. Aujourd’hui, rares sont les individus qui remontent au-delà, malgré la construction d’une passe à poisson ». Tandis que le canoë longe le barrage, Louis poursuit : « Combiné à d’autres facteurs, les barrages ont probablement contribué au fort déclin des populations de Grande Alose observé dans les années 2000. C’est l’une des manifestations locales du phénomène d’érosion de la diversité du vivant, observé à l’échelle planétaire ».
Alors que le canoë entre sur l’estuaire de la Gironde, où la Dordogne rejoint la Garonne, Mathilde s’interroge : « En tant qu’écologues, pensez-vous que de nouvelles pratiques permettraient de ralentir ou de remédier à ces menaces qui pèsent sur de nombreuses espèces ? »
« Oui, c’est par exemple le cas de la restauration écologique qui vise à retrouver un écosystème qui a été dégradé, endommagé ou détruit2. Regarde, sur ta gauche, c’est l’île Nouvelle ! » Sur cette île se trouve un site de restauration écologique. Endiguée pour l’agriculture au XIXe siècle, elle a été partiellement reconnectée à l’estuaire depuis 2010, et est désormais fréquentée par des populations de poissons qui viennent s’y nourrir.
Mathilde se questionne : « L’objectif est-il de revenir à des milieux sans aucune trace d’activité humaine ? »
« C’est un grand débat. Pour quelques scientifiques, les milieux sans influence humaine, appelés “naturels” en Occident, seraient un idéal à atteindre, explique Louis. Mais ce n’est pas le cas de tous les projets de restauration. Il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas fondamentalement distincts de cette “nature”. »
Au fil de l'eau, au fil de l'os
En effet, si l’on retient souvent l’impact de l’humain sur son milieu, on néglige parfois l’influence inverse. Or, depuis leur apparition récente à l’échelle de l’évolution du vivant sur Terre, les humains ont été façonnés par les contraintes de leur milieu. L’exemple des populations ayant vécu sur les rives de la Vézère illustre bien cette relation : l’étude de leurs squelettes met en évidence l’influence déterminante du climat et des modes de vie sur leur morphologie.
Louis poursuit : « De plus, toutes les pratiques humaines ne sont pas destructrices pour les autres espèces. Pour certain.e.s scientifiques, il s’agit donc plutôt de réinventer nos modes de vie. D’ailleurs, les Néandertaliens ont sans doute eux aussi dû adapter leur comportement face à des environnements changeants, non ? »
« Oui, répond Mathilde. Les Néandertaliens ont vécu entre 150 000 et 40 000 ans avant le présent. Ils ont traversé de fortes variations climatiques, dont une glaciation, survenue il y a 115 000 ans et qui durera jusqu’au début de l’Holocène3. Ces fluctuations ont profondément modifié les paysages et, dans les vallées de la Vézère et de la Dordogne, transformé les ressources disponibles ainsi que la faune, désormais dominée par des espèces comme le renne, le mammouth ou le bison. Pour s’adapter à ces transformations, les Néandertaliens ont développé des savoir-faire techniques pouvant témoigner d’une compréhension fine de leur environnement et d’une gestion raisonnée des ressources. »
« Les défis auxquels nous faisons face aujourd’hui sont singuliers, mais la connaissance du passé nous permettrait peut-être d’apporter un autre éclairage sur la manière de les aborder, ne penses-tu pas ? » demande Louis.
Mathilde acquiesce : « Absolument ! Les études archéologiques peuvent intégrer des méthodes issues de l’écologie, comme l’archéozoologie ou l’archéobotanique, ce qui permet de mieux comprendre notre histoire environnementale et ses implications pour l’avenir. »
Avec la marée montante, le canoë fait demi-tour et remonte la Garonne jusqu’à Bordeaux, point d'arrivée du voyage. Il est temps de débarquer et de continuer à croiser les regards entre écologie et archéologie afin de repenser notre relation au monde vivant qui nous entoure.
Mathilde Augoyard
UMR PACEA
Louis Quichaud
UMR BIOGECO
Louis Quichaud réalise une thèse intitulée “Restaurer les socio-écosystèmes à l’ère de l’Anthropocène, exemple du lit majeur de l’estuaire de la Gironde”’ au laboratoire BIOGECO (Biodiversité, Gene et Communauté - université de Bordeaux/INRAE).
Mathilde Augoyard a réalisé sa thèse intitulée “Covariation des tissus osseux et dentaires chez les humains modernes et tendances évolutives dans la lignée humaine” au laboratoire PACEA (De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie - CNRS/ministère de la Culture/université de Bordeaux).
1 Paléolithique : Du grec palaiós, « ancien », et líthos, « pierre », le Paléolithique est la plus longue période de la Préhistoire, caractérisée par l’utilisation de la pierre taillée. Il débute il y a 3,4 millions d’années avec l’apparition des premiers outillages en pierre en Afrique et s'achève il y a environ 11 500 ans, à la fin de la dernière glaciation, marquant le passage au Mésolithique.
2 Gann, G. D., McDonald, T., Walder, B., Aronson, J., Nelson, C. R., Jonson, J., ... & Dixon, K. W. (2019). International principles and standards for the practice of ecological restoration. Restoration Ecology. 27 (S1): S1-S46., 27(S1), S1-S46.
3 Holocène : la plus récente époque géologique du Quaternaire, s’étendant de 12 000 ans à nos jours. Elle succède au Pléistocène (de 2,6 millions à 12 000 ans). L’Holocène est une période interglaciaire, se caractérisant par un climat plus tempéré entre deux grandes glaciations.

Ce texte est issu d'un corpus d'articles rédigés dans le cadre du Huis Clos Bordes, une résidence d'écriture interdisciplinaire ouverte aux jeunes chercheuses et chercheurs, qui s'est déroulée en juin 2025 aux Eyzies-de-Tayac.
Le Huis clos Bordes est issu de la collaboration des Départements Sciences Archéologiques et Sciences de l'environnement de l'université de Bordeaux.
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