Les défis environnementaux actuels ne se limitent pas aux seules questions écologiques. Ils bousculent aussi les équilibres sociaux, économiques et culturels. De part et d’autre de l’Atlantique, deux chercheuses incarnent cette tension entre science, société et environnement.
En Guadeloupe, les échouages massifs de sargasses affectent les littoraux depuis plus d’une décennie. Ces algues brunes se décomposent sur les plages et libèrent un gaz toxique : l’hydrogène sulfuré (H2S). Au-delà des nuisances olfactives, des enjeux de santé publique et d’écotoxicologie émergent, avec des conséquences très concrètes pour les habitants et les écosystèmes côtiers.
À Bordeaux, c’est un autre patrimoine qui vacille. Les changements climatiques perturbent le cycle de la vigne. Les raisins mûrissent plus vite, la quantité de sucre augmente rapidement, mais les molécules odorantes responsables des arômes n’ont pas toujours suffisamment de temps pour se développer. Ce déséquilibre réduit la richesse aromatique des vins.
D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, deux chercheuses ont chacune traversé l’Océan pour mener des recherches ancrées dans des territoires bien différents, mais confrontés à des enjeux similaires. Jacqueline Santos s’intéresse aux vignes de Bordeaux, Marine Guilbaud aux sargasses en Guadeloupe, deux réalités locales qui, malgré la distance, révèlent combien les questions écologiques s’entrelacent profondément avec les dimensions sociales et économiques. Portraits croisés.
Arômes en mutation
Or à Bordeaux, le vin représente bien plus qu’un simple produit agricole, c’est un pilier culturel, économique et identitaire. C’est dans ce contexte que Jacqueline Santos et Marine Guilbaud mènent leurs travaux. Jacqueline est post-doctorante au laboratoire d’Écophysiologie et Génomique Fonctionnelle de la Vigne (EGFV1) ainsi qu’au laboratoire d’Œnologie1 à Bordeaux ; Marine est doctorante à l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité en Guadeloupe, au sein de l’équipe Biologie de la Mangrove, ainsi que dans l’équipe d’Écotoxicologie Aquatique du laboratoire Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux (EPOC2), à la Station Marine d’Arcachon.
À Bordeaux, Jacqueline suit le parfum du changement. Le secret du vin réside en grande partie dans ses arômes, produits par des molécules invisibles à l’œil nu. Ce sont elles qui donnent au vin ses notes fruitées, florales ou épicées, éveillent les sens et révèlent son identité bien avant la première gorgée. Jacqueline étudie des cépages emblématiques de Bordeaux, comme le Merlot et le Cabernet Sauvignon, mais aussi des variétés au fort potentiel sensoriel et d’autres, plus tolérantes au stress environnemental. Elle suit l’évolution de ces arômes tout au long de la transformation, de la baie au jus puis du jus au vin. Son objectif est de proposer aux viticulteurs des outils pour s’adapter, sans renoncer à la qualité et à la richesse aromatique de leurs vins.
Métaux et marées brunes
À des milliers de kilomètres, Marine s’intéresse à d’autres formes de vie, tout aussi sensibles aux changements environnementaux. Elle étudie les sargasses pélagiques (Sargassum fluitans et Sargassum natans). Ces macroalgues flottent en mer, grâce à des flotteurs appelés des pneumatocystes. Autrefois limitées à la Mer des Sargasses dans l’Atlantique Nord, ces algues prolifèrent depuis 2011, dans une vaste zone située entre le continent africain, le Brésil et le Golfe du Mexique, la zone de recirculation nord équatoriale. Cette prolifération massive entraîne des échouages récurrents sur les côtes guadeloupéennes. Une fois échouées, les sargasses se décomposent et libèrent de l’hydrogène sulfuré (H₂S), gaz toxique à certaines concentrations. Outre la libération d’hydrogène sulfuré, cette nuisance dissimule aussi un autre problème de santé publique, moins visible mais tout aussi préoccupant : l’accumulation de métaux dans les sargasses.
Malgré leurs objets d’étude très différents, Marine et Jacqueline partagent la même rigueur scientifique et la volonté d’agir face aux bouleversements environnementaux.
En 2024, Marine a participé à une mission scientifique entre la Guadeloupe et le Cap-Vert pour collecter des sargasses en haute mer. Elle étudie en laboratoire la présence de métaux, comme le fer et l’arsenic, dans les tissus des algues, leurs impacts sur le développement de l’algue ainsi que leur devenir une fois échouées. Des études antérieures ont montré que l’arsenic est le métal présent en plus grande concentration dans les cellules de sargasses. Selon sa spéciation, c’est-à-dire la forme chimique qu’il adopte, organique ou inorganique, sa toxicité peut fortement varier. Et la méthode utilisée pour répondre à cette dernière question, est assez similaire aux méthodes présentées par Jacqueline.
Deux territoires, une même urgence
Cette dernière mobilise plusieurs approches pour détecter les composés volatils responsables des arômes. Une approche ciblée, afin d’identifier pour repérer précisément certaines molécules, et une autre, non ciblée, plus exploratoire. Elle s’appuie également aussi sur la génétique pour comprendre pourquoi certaines vignes produisent davantage de composés clés. C’est comme si chaque cépage avait sa propre mélodie olfactive, et que certains gènes étaient chargés d’accorder les accords les plus expressifs du vin.
Si leurs recherches portent sur des objets très différents, Marine et Jacqueline partagent une conviction : leurs travaux n’ont de sens que s’ils répondent aux besoins des territoires.
Pour Marine, cela signifie fournir aux décideurs locaux des connaissances sur l’écologie des sargasses et leur capacité à accumuler certaines formes d’arsenic, afin d’adapter les stratégies de gestion des échouages et d’envisager des pistes de valorisation durable des sargasses. Pour Jacqueline, il s’agit de transmettre aux viticulteurs des outils concrets, d’identification des cépages les plus résilients et les arômes clés à surveiller et d’anticipation des effets du climat sur la qualité des vins.
Parce qu’au fond, qu’il s’agisse de vin ou d’algues, comprendre les écosystèmes, c’est déjà commencer à mieux les préserver !
Jacqueline Santos
UMR EGFV - UMR Œnologie
Marine Guilbaud
UMR EPOC
1unités INRAE et université de Bordeaux avec l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV)
2unité Bordeaux INP, CNRS, EPHE et université de Bordeaux

Ce texte est issu d'un corpus d'articles rédigés dans le cadre du Huis Clos Bordes, une résidence d'écriture interdisciplinaire ouverte aux jeunes chercheuses et chercheurs, qui s'est déroulée en juin 2025 aux Eyzies-de-Tayac.
Le Huis clos Bordes est issu de la collaboration des Départements Sciences Archéologiques et Sciences de l'environnement de l'université de Bordeaux.
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