Napoléon aurait déclaré : "Du haut de ces falaises, quarante millénaires d'histoire humaine et scientifique vous contemplent". Quelle pression pour ces neuf scientifiques qui posent le pied sur le quai de la gare des Eyzies-de-Taillac1 le 23 juin 2025. Direction la Maison François Bordes pour écrire sur leurs recherches. Ecrire, soit, mais quoi, comment, pour qui et pour quoi, ils ne le savent pas encore.
Les falaises des Eyzies-de-Tayac vues depuis la maison Bordes de l'université de Bordeaux © Melina Abdou/UB
On les accueille chaleureusement : "Bonjour les jeunes... et Bastien". Les jeunes, ce sont les doctorants et les docteurs fraîchement diplômés. Mathilde, Jacqueline, Lucie, Marine, Chloé, Anne, Claire-Line et Louis viennent de l'université de Bordeaux. Ils sont biologistes, écologues, géologues, archéologues ou paléontologues. Bastien, c'est moi, écologue au laboratoire BIOGECO, aussi rattaché à l'université de Bordeaux.
Comment êtes-vous arrivés sur cette chaise ?
Les gros mots fusent. Microfluidique, dépôts turbiditiques, morphométrie. On se comprend à-demi mot. À-demi seulement. Tant mieux, ça laisse une marge de progression. C'est bien le but de leur séquestration volontaire : apprendre à vulgariser leur recherche.
Vulgariser, c'est parler au peuple. Quelle drôle d'idée ! Il leur a fallu des années, de la sueur et parfois des larmes pour gravir une à une toutes les marches jusqu'au sommet de la tour d'ivoire. De là, ils voient plus haut que l'horizon2. Pour quelle raison voudraient-ils en descendre ?
Pour les uns, c'est un hobby, une respiration entre deux périodes de travail intense sur le terrain ou la paillasse. Pour les autres c'est presque un projet professionnel après la thèse. On perçoit entre les lignes et dans les non-dits qu'il y a quelque chose d'autre, une motivation diffuse qui flirte avec l'intime, le philosophique, le politique. Un projet de société.
Il faut dire que rien n'est jamais acquis à l'Homme, ni sa force ni sa faiblesse2, et encore moins le savoir. Entre la pandémie de COVID, la remise en question de la responsabilité humaine dans les changements climatiques — voire la négation même de ces changements — et les attaques frontales de certains gouvernements contre les universités, les chercheurs d'aujourd'hui et plus encore ceux de demain ont du pain sur la planche. Alors on se prépare.
Parler avec les mots de l'autre
La résidence commence par un exercice d'écriture. Il y a du talent dans le verbe. Mais sans technique un don n'est rien qu'une sale manie2. C'est là qu'interviennent Pierre Henriquet — @astropierre sur les réseaux — et Delphine Charles, chargée de communication à l'université de Bordeaux. Ce sont les deux formateurs. L'un donne les clés de lecture de la mauvaise vulgarisation — trop de jargon, pas clair, trop d'implicite — l'autre autopsie un article journalistique. On partage les expériences, les tips, les inquiétudes. Et l'on adopte le mantra d'une personne que l'on ne citera pas (pour conserver sa dignité) : "Quand c'est chiant à écrire, c'est chiant à lire".
Formation à l'écriture et à la vulgarisation scientifique. Delphine Charles et pierre Henriquet à l'oeuvre dans la maison Bordes aux Eyzies-de-Tayac © Melina Abdou/UB
Place à la pratique. La barre est d'emblée mise haut, très haut. Il va falloir écrire un texte de vulgarisation scientifique, à deux, mais chacun sur sa propre recherche. Les sourcils se froncent, les regards se croisent. Ils disent tous "Mais on ne travaille pas sur les mêmes sujets !", ce à quoi le sourire mi-taquin mi-bienveillant des formateurs répond un "Justement !" muet. Dans le fond de la salle, les directeurs des départements Science de l’environnement et Sciences archéologiques, Jörg Schäfer et Solange Rigaud, opinent. Ce sont eux qui sont à l'origine du projet.
Le groupe descend se rafraîchir dans la Vézère (oui, dans la Vézère) en même temps que l'idée fait son chemin. On discute plus que l'on ne s'éclabousse, et les binômes se forment, plus ou moins naturellement, mais vaillamment. Le vin et les algues. Les chiens préhistoriques et la boue au large de la Corse. Les habits des romains du premier siècle et une sorte de puce même pas électronique pour miniaturiser des réactions chimiques. Les dents de Néanderthal et les plantes du bord de l'estuaire de la Garonne.
Avec la chaleur d'un mois de juin caniculaire et la surchauffe de cerveaux rudement sollicités, la pause rafraichissante dans la Vézère est plus que bienvenue @ Melina Abdou/UB
Quatre binômes, ça fait huit personnes. Et la neuvième ? C'est moi. J'ai aussi un devoir à rendre : une chronique sans prétention savante ou littéraire de ce qui ce joue dans la maison François Bordes. Alors j'observe et j'écoute. J'essaie de comprendre ce qui fait sens dans la constitution de ces improbables duos qui se sont dispersés sur la terrasse, au salon, dans la salle de réunion. Je prends des notes, j'interroge, je brouillonne. J'apprends que c'est une approche que les ethnographes appellent de l'observation participante. Moi qui pensais écrire sur les arbres et les chenilles, je suis surpris.
Pari gagné !
Les volets sont fermés dans la maison François Bordes. Il s'agit d'y garder le peu de fraîcheur que nous a concédé la seconde vague de canicule de l'été. Un joyeux bazar encombre la grande salle de séminaire. Un vélo, des rallonges électriques, des tasses à café pas tout à fait vides, un demi croissant, des tongs. Il y a quelque chose qui se joue dans la proximité des corps et des esprits. Une familiarité qui fait tomber les barrières des disciplines.
Les échanges se font au fur et à mesure que passe le temps de la résidence d'écriture. Se mêlent des moments de partage et de vulgarisation lors de la visite du Musée de la préhistoire @ Alexandre Reteau/UB
Eureka ! La vulgarisation n'est pas une finalité de la résidence, c'est un moyen pour atteindre un but caché : faire dialoguer les personnes et les disciplines. L'on réalise que derrière les subtilités de nos spécialités, nous avons en commun les mêmes outils, la même déontologie, la même relation aux savoirs et à l'incertitude, et peut être aussi la même crainte que dans un avenir que l'on voudrait dystopique il ne nous faille nous battre pour faire reconnaître l'inestimable valeur de la science comme démarche de compréhension des mondes passés, actuels et futurs.
Plus qu'une obligation contractuelle ou une respiration dans la vie frénétique de la recherche, la vulgarisation scientifique est un outil indispensable au chercheur, pour lui autant que pour la société dans laquelle il s'insère.
Posé sur la cheminée, un tableau où Pierre a barbouillé quelques mots au feutre vert, la veille.
"Obscurantisme". "Idées reçues". "Confiance". "Accessibilité". "Prendre le temps".
Le temps, on nous l'a donné et nous l'avons pris.
Nous avons appris des autres.
Nous avons appris aux autres.
Napoléon aurait été fier de ces grognards.
Bastien Castagneyrol
UMR BIOGECO
1Du fait de son emplacement, au coeur du Périgord et de ses riches archives préhistoriques, le village des Eyzies-de-Tayac est surnommé "Capitale de la préhistoire".
2Airs connus
Napoléon surveillant attentivement ses troupes, à l'ombre des falaises calcaires qui de plusieurs millénaires nous contemplent © Alexandre Reteau/UB

Ce texte est issu d'un corpus d'articles rédigés dans le cadre du Huis Clos Bordes, une résidence d'écriture interdisciplinaire ouverte aux jeunes chercheuses et chercheurs, qui s'est déroulée en juin 2025 aux Eyzies-de-Tayac.
Le Huis clos Bordes est issu de la collaboration des Départements Sciences Archéologiques et Sciences de l'environnement de l'université de Bordeaux.
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